Chapitre 12 - Jean le "contre-synoptique"

Que l'on ne se méprenne pas sur ce titre : Jean ne contredit pas les synoptiques, sinon à la marge. S'il est "contre-synoptique", c'est au sens où son évangile vient en contrepoint, voire en contre-expertise des autres, à partir d'un témoignage et d'une méditation de celui qui se dit le disciple le plus intime de Jésus.

Le dernier évangile

Son évangile est plus tardif - de beaucoup ? on l'a beaucoup dit, mais sans preuve convaincante. La seule indication de date que nous ayons est au chapitre 21, au verset 19 : "Jésus dit cela pour indiquer par quelle mort Pierre glorifierait Dieu." Ce passage est donc postérieur à la mort de Pierre, entre 64 et 67 et vraisemblablement en 65. Encore faut-il noter que ce chapitre est un épilogue ajouté par l'école johannique à un évangile qui se terminait au chapitre 20 : "Jésus fit bien d'autres signes devant ses disciples, qui n'ont pas été écrit dans ce livre. Mais ceux-ci ont été écrits pour que vous croyiez que Jésus est le Christ, le Fils de Dieu, et que, par votre foi, vous ayez vie en son nom."

Nous avons même une précision (Jn 5,2) qui pourrait indiquer une rédaction antérieure à la destruction du Temple : "Il y a, à Jérusalem, près de la Porte des Brebis, une piscine qui s'appelle en hébreu Bethesda et qui a cinq portiques." C'est écrit au présent. Or lorsque le Temple eut été détruit, ses abords furent rasés, et de cette piscine il ne devait rester pas rester grand chose. Il se pourrait donc que Jean ait porté l'essentiel de son évangile par écrit avant la destruction du Temple. Il est encore apparemment résident de la ville sainte et ne s'est pas encore installé à Ephèse. Par un immense consensus, les exégètes optent pour une écriture très tardive, vers l'an 90. Mais la raison avancée, à savoir la rupture consommée entre la Synagogue et l'Eglise dont cet évangile attesterait, n'est pas du tout évidente. Les "Juifs" dont parle Jean ne sont désignent pas le peuple d'Israël mais "l'establishment" de Jérusalem qui gravite autour du Temple, sadducéens et pharisiens de Jérusalem, ces gens assez bien nés pour justifier d'une généalogie complète, d'une installation à proximité du Temple, et de la capacité canonique pour leurs filles d'épouser des lévites. Le seul fait de parler de ce groupe aristocratique en ces termes, comme représentant la "crême" de la nation juive, indiquerait plutôt que la rédaction est au moins proche de la ruine de Jérusalem. Dernière indication : pour les raisons évoquées à propos de l'évangile de Luc, Jean écrit certainement son évangile après le décès de Marie, mère de Jésus, et de Lazare et il connaît vraisemblablement la version alexandrine de Marc, qui est antérieure à 68.

Quoiqu'il en soit, cette question de datation est très secondaire dans son cas, puisqu'il est le dernier et n'influence aucun des autres. On retiendra que Jean est postérieur aux synoptiques qu'il connaît bien, comme on le verra et qu'il a une mémoire encore très fraîche de la Judée de l'époque du Second Temple.

Nous savons, comme je viens de l'indiquer, que l'évangile n'est pas d'un seul tenant. Il comprend un épilogue, qui suit la conclusion et raconte l'apparition aux disciples au bord du Lac de Tibériade. On peut supposer que Jean répond à Matthieu B et à Luc, le premier plaçant la dernière apparition du ressuscité en Galilée, le second ignorant la Galilée après la résurrection, et ostensiblement. Oui, Jésus est bien apparu en Galilée à quelques proches disciples, oui, il a bien donné autorité à Pierre de paître son troupeau pour lui, mais non, il n'y a pas eu de "grande commission" proclamée en Galilée. Autre épisode manifestement interpolé dans une édition revue : l'épisode de la femme adultère. Je l'ai déjà évoqué à propos de Luc, parce qu'il me paraît tellement lucanien dans la forme et dans le fond que je pense que Jean a recyclé un récit que, sans doute par discrétion envers la pécheresse, Luc n'avait pas retenu du témoignage qu'il avait recueilli de Jean. Dans la composition proprement stupéfiante de Jean, cet épisode apparaît comme un ex-cursus et certains manuscrits n'en font pas même état.

"Contre-synoptique" en quoi ?

  • D'abord la visée de Jean est différente de celle de ses prédécesseurs : elle n'est pas d'exposer la vie et l'oeuvre de Jésus, qui Jésus a été pour ses disciples, mais le mystère de sa personne. Son approche est donc théologique et mystique. La question maîtresse qui sous-tend tout l'évangile de Jean est simple : "Qui est Jésus ?". Deux questions lui sont connexes : d'où est-il ? où va-t-il ? Tout son évangile est réponse à cette interrogation. Réponses de Jésus : "Je suis..." :  le Christ (à la Samaritaine), le pain de vie, la lumière du monde, le pasteur véritable, la porte des brebis, la résurrection et la vie, le chemin, la vérité et la vie... et même "Je Suis" tout court. Réponse du disciple : il est le Verbe de Dieu venu dans la chair, le Christ, le Fils de Dieu. Réponse de Pilate au terme du procès : il est "le Roi des Juifs", c'est-à-dire le Messie. Jean est théologien : c'est le mystère de Jésus Christ qu'il invite à contempler à sa suite, car, étant le "disciple que Jésus aimait", Jean est le plus autorisé à dire qui était Jésus. "Parce que c'était lui, parce que c'était moi" serait-on tenté de dire. Le fil conducteur de l'évangile est une question théologique et les épisodes qu'il choisit de la vie de Jésus viennent apporter un éclairage à sa christologie. 
  • L'évangile de Jean est de ce fait mystagogique : il est une inititation au mystère de Jésus et il laisse délibérément sous le voile les expériences théophaniques majeures que racontent les autres : baptême du Christ, Transfiguration et surtout dernière Cène. Pour reprendre Clément d'Alexandrie, il conduit les auditeurs, comme le fait un mystagogue, "dans le sanctuaire inaccessible de la vérité qu'il laisse cachée par sept voiles", la vérité n'étant pas doctrinale, mais mystique. La glorification du Fils tient tout entière dans sa Pâque, où il "passe de ce monde à son Père" et le mystère de la "fraction du pain", est la présence indicible pour les disciples de cette gloire cachée. Jean conduit aux "saints mystères" du baptême et de l'eucharistie, il ne fait aucun doute que, pour lui, le pain et le vin consacré sont réellement présence du Saint glorieux et caché devant qui les langues se taisent et les genoux fléchissent. Le discours du Pain de Vie ne laisse aucun doute sur sa foi en ce qu'en théologie catholique on a appelé bien plus tard "présence réelle". Je ne commets pas un anachronisme en le disant : le Talmud Il ne fait pas plus de doute que l'eau vive est celle du baptême. Mais le culte chez lui est caché, alors que certains secrets évangéliques, respectés, comme on l'a vu, par les synoptiques sont levés parce que révélateurs du mystère, par delà les apparences du scandale. Et, derrière la réalité scandaleuse au plus haut point de la croix, Jean garde le cap : c'est ainsi que Dieu est glorifié et que jésus attire à lui tous les hommes.
  • Jean est le seul évangéliste à énoncer clairement la divinité du Fils. Je l'ai déjà écrit : je pense que Jean est le premier à avoir formulé cette théologie dont Paul s'est inspiré. Rien n'indique que la "christologie descendante" ait été tardive. Elle ne s'adressait sans doute dans un premier temps qu'à un public chrétien averti, dans le cadre d'une mystagogie secrète, dont Jean peut se libérer une fois les témoins disparus.
  • Ensuite Jean n'entend pas raconter la vie de Jésus, ni rendre compte de sa doctrine, mais il entend donner un témoignage direct, de bout en bout, des événements et des propos dont il se porte garant. Matthieu donne la parole de Jésus. Marc rapporte les souvenirs de Pierre, Luc compile plusieurs témoignages. Jean rapporte ce qu'il a vu et entendu et ce qu'il en interprète comme disciple bien-aimé. Ce qu'il raconte de la Samaritaine au puits de Sychar, ce qu'il relate du procès de Jésus, c'est en tant que témoin des scènes qu'il le fait. Le seul passage dont il pourrait ne pas avoir été le témoin direct est l'apparition à Marie Madeleine. Il ne raconte pas le baptême de Jésus, parce qu'il n'était pas présent. Mais il rapporte ce que Jean en a dit, dont il a été destinataire.
  • On est frappé que, sauf quelques cas précis sur lesquels nous reviendrons (guérison du fils du centurion, multiplication des pains, Semaine Sainte, apparitions), Jean se démarque du narratif des autres évangiles. Il se situe hors du cadre narratif de Marc, aménagé par les autres, mais qu'il suppose connu.
    • Ainsi les épisodes de la vie publique se passent principalement à Jérusalem, lors de fêtes ; les 4 premiers chapitres évoquent les actes et les signes de Jésus avant la prédication du Royaume en Galilée, et il paraît combler la lacune, dont il révèle la béance, entre le baptême et la retraite au désert et le début de la prédication évangélique.
    • L'épisode de la Samaritaine de Sychar appelle, pour son interprétation, une bonne connaissance de Marc. Jésus rompt délibérément le secret messianique auquel Marc s'attache. Or Jean le lève avant le début de la mission galiléenne de la chronique de Marc, au retour de Jérusalem où il a purifié le Temple, et il atteste sa messianité auprès du témoin le plus improbable pour un Juif : une femme, samaritaine, de mauvaise vie. Ce passage paradoxal - Jean est volontiers paradoxal - révèle tout son sens si l'on a présent à l'esprit le secret messianique de Marc. Il n'est pas sans résonance lucanienne, un signe de plus de la connivence que je lis entre Jean et Luc. C'est d'ailleurs le seul extrait, dans tous les évangiles, où Jésus se proclame explicitement Messie.
    • De façon étonnante Jean ne parle pas du partage du pain et du vin lors du dernier repas, les épisodes de la Passion ne sont pas ceux des synoptiques, même s'il les recoupe parfois. Par touches, il s'autorise à confirmer Marc ou à corriger Luc  quand il lui paraît trop approximatif (Jésus marchant sur les eaux, l'onction à Béthanie...).
    • Affranchi du cadre narratif assez rigide de Marc, qui est obligé de rassembler pendant la Semaine Sainte tout ce que Jésus a dit et fait à Jérusalem, il peut replacer la purification du Temple dans son juste contexte : avant la prédication en Galilée, deux ans avant la mort de Jésus. Il arrive, comme on le verra, que Jean cite des sentences que l'on trouve dans les synoptiques à l'appui d'un discours. Mais globalement Jean est intentionnellement "décalé" par rapport aux synoptiques, et non "décalqué" d'eux.
  • Enfin le style de Jean est très différent de celui de ses prédécesseurs et très caractéristique. Il peut arriver que l'on se trompe sur l'attribution d'un passage à l'un ou l'autre des synoptiques, tant sont nombreux leurs emprunts mutuels. Leur dessein était différent mais tous voulaient donner un aperçu de la vie et de l'oeuvre du Messie. Par quelques récits choisis et ouvrant sur d'amples commentaires midrashiques mis dans la bouche de Jésus (et du Baptiste), Jean veut pour sa part s'approcher au plus près du coeur intime de Jésus - ce coeur sur lequel il s'est penché - et de son mystère divin. Il résulte de ce parti-pris rédactionnel une stylistique très particulière qui ne laisse aucun doute sur l'attribution à Jean. Le vocabulaire est très limité et la structure des phrases simples dans une langue grecque dépouillée, non sans quelques tournures sémitiques, ce qui rend son évangile très accessible à des hellénistes débutants. Je ne crois pas du tout que Jean ait été écrit en hébreu ou en araméen, comme Matthieu. Aucune attestation ne l'indique et je ne lis pas de traduction mot-à-mot d'un texte araméen ou hébraïque. En revanche on peut dire que le grec de Jean est très correct, mais très sémitique, par la sobriété du lexique, par la structuration des phrases, par sa rhétorique de la répétition. Jean écrit en grec mais pense en hébreu. Avec ce vocabulaire très dépouillé, Jean conserve des synonymes dont il joue des nuances, en bon bibliste, et qui sont très difficiles à traduire.
    • Par exemple, on traduit par le même verbe "envoyer" deux verbes grecs, apostellein et pempein. Le premier est employé pour l'envoi d'un messager, d'un "apôtre" (apostolos), le second évoque le mouvement physique d'un liquide envoyé par une pompe. Jean Baptiste est envoyé comme un messager de la lumière, mais il est envoyé comme un fluide pour baptiser. Dans un cas la mission est donnée au messager par une autorité extérieure, dans l'autre, elle surgit de son être.
    • Le jeu sur les synonymes est à son comble dans le récit final de l'apparition aux disciples sur la rive du Lac de Tibériade. Ce chapitre 20, le dernier, est d'un humour solaire. Les disciples sont en Galilée, comme demandé par l'ange, et là... rien. Pierre décide de reprendre son acticité professionnelle de pêcheur et les autres l'accompagnent. Là encore, chou blanc : ils ne prennent rien de toute la nuit et le matin. Rien ne va.  Jésus se fait reconnaître en leur donnant de pêcher 153 poissons, en grec ichtueïs et on apprend ensuite que ce sont de gros poissons. Jésus les attend sur la berge et un poisson grille sur son barbecue. Ce n'est pas un ichtus mais un opsarion, qui désigne un petit poisson, du "menu fretin", comme lors de la multiplication des pains (... et des opsaria !). Jésus demande alors aux disciples d'apporter de leurs "petits poissons" pour déjeuner et l'on voit les disciples ahannant à tirer d'énormes poissons sur le rivage. Le jeu sur les mots est ironique et comique : il veut montrer la surabondance du don de Dieu, qui va bien au-delà du besoin des disciples de subvenir à leur pitance et de leur attente de voir Jésus.
    • La scène qui suit joue encore sur les mots : Jésus demande à Pierre s'il l'aime : le verbe est agapan, chérir, aimer de charité. Il dit l'union des coeurs et il appartient au vocabulaire nuptial. Pierre répond que oui, il le sait bien, il l'aime ; mais le verbe est philein, être un ami, et il dit la fidélité et la loyauté. Pierre ne va pas jusqu'à déclarer son don de lui-même à Jésus : il l'a déjà fait, il a juré qu'il donnerait sa vie pour lui, et il l'a renié. Il n'a pas l'outrecuidance de prétendre à nouveau qu'il donnerait sa vie pour lui. Il est devenu modeste. Une deuxième fois, Jésus pose la question dans les mêmes termes, et Pierre donne la même réponse. Enfin, pour la troisième fois, Jésus retourne le couteau dans la plaie du triple reniement, mais emploie alors le verbe philein, comme pour se mettre à la hauteur de son ami désolé et le redresser à partir de son amitié. Par ce jeu sur les mots, Jean montre que son témoignage à lui, "le disciple que Jésus aimait", est celui de la communion de coeur avec Jésus que Pierre va redécouvrir comme ami fidèle jusqu'au témoignage final d'amour du martyre. Le disciple que Jésus aimait a assisté à toute la Passion et il était présent devant la croix. Il a déjà donné sa vie. On comprend mieux le dialogue qui suit : Jésus demande à Pierre de le suivre jusqu'à l'abandon à l'Esprit, mais Jean a déjà rendu son témoignage d'abandon et de foi à son amour. 

Un récit prophétique plus que symbolique

On a très souvent interprété au siècle passé certains épisodes de l'évangile de Jean comme des mises en scène fictives à visée symbolique et cette herméneutique symboliste perdure. Mais chez lui, c'est la réalité dont il témoigne qui porte symbole. Lorsqu'il donne des faits, des dates et des lieux, il faut les prendre pour factuels et exacts. Jean n'use pas de légendes midrashiques comme Matthieu, mais de faits auxquels il donne un caractère midrashique et prophétique. Les archéologues ont ainsi eu la surprise de découvrir que la piscine de Bethzata (Bethesda), que l'on croyait imaginaire avec ses cinq portiques, avait bel et bien existé et correspondait à la description de l'évangéliste. Dans le même ordre d'idée, on continue à soutenir que la "semaine inaugurale" où Jésus rassemble ses premiers disciples et qui se conclut par les Noces de Cana, est une construction littéraire, symétrique de la Semaine Sainte, qui ne repose sur aucune réalité chronologique. Cela me paraît une herméneutique foncièrement erronée de l'évangile de Jean, qui ignore son souci d'exactitude factuelle et son art de faire parler les détails pour leur conférer un caractère prophétique.

Quoiqu'on en ait dit, son récit s'accorde globalement à la chronologie de Marc et est aussi factuel. A vrai dire, il sort délibérément du cadre qu’elle imposait. Marc fait commencer la vie de Jésus avec l'annonce du Royaume en Galilée, c'est-à-dire avec une prédication qui renouvelle et réalise celle du Baptiste, et Jérusalem est le terme de cette prédication en actes et en paroles. Jean corrige l'exposé trop simplificateur de Marc, dont s'inspirent les autres synoptiques : Jésus avait des disciples avant l'arrestation de Jean et le ministère en Galilée, il avait déjà opéré des "signes" messianiques avant  l'arrestation de Jean et son installation à Capharnaüm, dont il relate ne relate pas moins de trois (Cana, Purification du Temple, guérison du fils du centurion).  Ainsi Jean ne contredit pas Marc, il le précise : l'invitation (plus que l'appel) des premiers disciples en Jean s'accorde très bien avec l'appel à la mission des quatre premiers disciples, revenus à leur profession après l'arrestation de Jean le Baptiste. Jean donne à comprendre Marc : sur la rive du lac, Jésus n'a pas appelé des pêcheurs à le suivre comme disciples, car ils l'étaient déjà. Ils avaient même déjà endossé un ministère auprès de lui en pratiquant le baptême à sa demande.  Il les apppelle comme ses acolytes pour l'annonce du Royaume qui va commencer. "Acolyte" est un terme approprié car Jésus demande aux disciples : "Suis-moi", ou mieux : "accompagne-moi" et le verbe grec est "akolouthein". 

Jean est d'une précision impeccable sur les faits, les temps et les lieux. Certes il les choisit et les interprète comme des signes prophétiques et cela a donné à penser qu'il confectionnait une symbolique pour sa théologie. Ainsi met-il en miroir la semaine inaugurale et la semaine sainte. Mais c'est une lecture que je crois biaisée. il ne les invente pas ni ne les déplace dans le temps et il s'en porte même témoin. Nous avons beaucoup de mal en ce siècle à entrer dans ce mode de lecture prophétique de l’histoire et avons tendance à considérer que toute composition prophétique est un artifice symbolique, alors qu'elle consiste à lire et même à piocher dans les événements les signes des temps. Chez Jean, c’est bien la réalité visible - dont il sélectionne des détails éloquents - qui porte sens spirituel et ce sont les faits et paroles exactes qui parlent pour Dieu. Sa conception de l'histoire est beaucoup plus "sacramentelle" que symbolique. Le langage symbolique signifie ; il distingue le signifiant et le signifié et le signifiant prend un sens figuré. Dans une allégorie, une entité abstraite est figurée et elle appartient au registre symbolique. Le langage sacramentel ou prophétique révèle : le signifiant réalise le signifié. La réalité a la précision du rite religieux. Jean ne symbolise pas sa théologie, il la tire des signes.

Un exemple de cette appétence pour le détail signifiant. Luc date le début de la prédication de Jean le Baptiste à un moment qui se situe autour de l'an 28, selon le comput retenu pour calculer "la quinzième année de l'empereur Tibère".  Celui-ci devient empereur en août 14. L'année romaine commence au 1er mars, ce qui placerait le début du ministère de Jean entre le 1er mars 28 et le 1er mars 29. De son côté, Jean, évoquant la controverse avec ceux qu'il appelle les "Juifs" après la purification du Temple, donne ses propres indications sur le moment où cet événement s'est produit. Selon lui, il se situe après le baptême de Jésus et avant l'arrestation de Jean. Il précise : nous sommes 46 ans après le début de la construction non pas du Temple ("ieron", commencé vers -20) mais du "naos" (commencé deux ou trois ans après), c'est-à-dire du sanctuaire. Selon Jean, la purification du Temple a eu lieu à l'occasion de la Pâque de l'an 28. Luc et Jean concordent à un an près, mais il semble que Jean soit plus précis encore, car l'an 28 semble correspondre non pas au début de la prédication de Jean, mais à son apogée final et à son arrestation. Jean doit avoir commencé sa prédication publique en 27, voire en 26. C'est presque un principe herméneutique à garder : Jean est factuellement exact. Il ne crée pas des moments symboliques, il évoque des moments dont il invite à interpréter en théologien le caractère prophétique. C'est très différent ! On a dit de l'évangéliste qu'il était "Jean le Théologien". Il faut comprendre que la "théologie" des premiers siècles n'est pas la science des choses divines, mais le charisme de porter la Parole de Dieu, de parler pour Dieu, d'être prophète du Logos divin, capable de lire les signes comme la langue de Dieu. La vision apocalyptique et le réalisme évangélique sont deux modalités de la parole prophétique.

Pour finir sur l'art narratif de Jean, il use d'un procédé qui va à rebours de notre pratique. Nous plantons le décor d'une scène, nous "zoomons" sur ses protagonistes, nous partons d'un point de vue général pour aller au détail. Tous les synoptiques racontent leurs épisodes comme ils racontent une histoire. Jean va souvent tout de suite au détail parlant et estompe tout motif accessoire autour : lors des noces de Cana, il ne rapporte des paroles de Marie que celles qui révèlent le mystère du Christ. Il raconte comme Velasquez peint : en concentrant notre regard sur le détail signifiant. Comme lui, d'ailleurs, il manie l'art du détail ironique, qui n'a pas trop d'équivalent dans les autres évangiles. J'ai déjà signalé par exemple que son récit de la Passion suit un fil rouge unique : comment Jésus est condamné comme roi des Juifs alors que Pilate ne veut pas le condamner et les accusateurs ne veulent pas le reconnaître comme leur roi. Ainsi s'appesantit-il moins que les synoptiques sur la substitution de Jésus à Barabbas et ne retient-il de ce moment crucial qu'un fait : Pilate a désigné Jésus à la foule comme le roi des Juifs. Autre exemple : lors de l'apparition des anges puis de Jésus ressuscité à Marie Madeleine, elle paraît seule, ce que tous les synoptiques contredisent. Tout simplement il voit la scène avec les yeux de Madeleine - seul cas où il prête sa voix à un autre témoin. A ce moment, elle est obnuliée par la disparition du corps de Jésus. Si on relit tout cet évangile de Madeleine au tombeau, le personnage central n'est pas elle : c'est le corps disparu, puis réapparu, de Jésus. Le récit de l'apparition aux disciples au bord du Lac de Tibériade est, dans son original grec, un chef d'oeuvre d'ironie (et d'humour) dont Simon Pierre est la cible de bout en bout, sans jamais qu'il soit tourné en ridicule, au contraire puisque son martyre est honoré.

La rhétorique de la glose chez Jean

Mais à cette protestation d'historicité des événements que j'élève, on pourra à juste titre répondre que Jésus, dans l'évangile de Jean, parle avec les mots de Jean, avec son style, bien différemment du Jésus de Matthieu ou de Marc, et que les discours sont manifestement des recompositions théologiques à distance. Effectivement. Le discours des adieux est rien moins qu'une retranscription: le style, le contenu, la longueur, tout paraît de Jean. Le discours du Pain de Vie paraît l'interpolation d'une catéchèse eucharistique bien formée et tardive - ce qui irait dans le sens d'une datation en conséquence. Ce n'est en rien une preuve, mais passons. Jean rapporte une triple sentence de Jean- Baptiste et la poursuit, sans crier gare, par une méditation personnelle sur le témoignage véridique du Fils rendu au Père dans l'Esprit (Jn 3,27-30/31-36). Il brode ses discours, pourquoi ne broderait-il pas ses histoires ? Difficile, effectivement, de ne pas attribuer à Jean lui-même les discours qu'il met dans la bouge de Jésus. Ceci nous oblige à regarder de près l'art rhétorique de Jean car il présente certains caractères que l'on retrouve dans son art narratif.

Nous avons exactement le phénomène inverse de Luc dont l'art consistait, on s'en souvient, à résumer tout en pastichant, à la manière de Thucydide : Jean, lui, autour de noyaux de logia difficiles à identifier et à extraire, développe une théologie qui en permet l'interprétation qu'il met dans la bouche de Jésus. Il pratique une glose à caractère midrashique : un logion est donné avec son arsenal interprétatif où sont convoquées des paroles que l'on peut parfois trouver dans les synoptiques dans un autre contexte (par exemple : Jn 13, 16 ; 16, 2). Cela ne veut pas dire que tout n'est que glose dans ces discours et qu'il n'y a pas de noyau authentique. Mais l'extraire est un exercice difficile. Il est parfois possible, de retrouver le noyau textuel d'un discours. Ainsi, dans le passage mentionné ci-dessus du témoignage rendu par Jean à Jésus, c'est assez simple car la glose suit le logion. En revanche, dans le Discours des Adieux, l'enchevêtrement en spirale de thèmes, le concentré de tout le message de son évangile qu'il place en cet instant où le Fils de l'Homme est livré, l'ampleur de la glose, rend cet exercice quasiment impossible.

Il convient de noter que Jean ne pratique pas systématiquement la glose. Il laisse l'auditeur ou le lecteur libre de produire la sienne, comme dans le récit que donne Jean de la Passion, où les paroles des uns et des autres, qu'il sélectionne en fonction de leur portée prophétique, sont à peine stylisées. Il use alors de ce procédé dont il est passé maître pour susciter la méditation : l'ironie. Un exemple : "Si ce n'était pas un malfaiteur, nous ne l'aurions pas remis." Cette phrase vient en réponse à la question : "Quelle accusation portez-vous contre cet homme ?" (Jn 18,29-30). Elle est exigée par la procédure : pour déférer un accusé devant la puissance romaine pour crime contre la sécurité de l'Etat, il faut introduire un acte d'accusation selon le principe romain : nocens, nisi accusatus fuerit, condemnari non potest ("S'il n'a pas été accusé, un malfaiteur ne peut pas être condamné"). Cette réponse, commandée par la procédure, a été certainement textuellement prononcée. Jean la rapporte sans citer l'acte d'accusation, que l'on devine à la réponse de Pilate qui suit : cela ne concerne pas Rome. Quoi cela ? Il est traduit devant Pilate au motif qu'il se fait roi des Juifs. On le comprend lors de l'interrogatoire qui suit : "C'est toi, le Roi des Juifs ?". Luc, qui expose la procédure, donne l'intégralité de l'acte d'accusation qui a certainement été retravaillé pour être recevable par Pilate. Ce que Jean veut montrer, et cela seul, c'est que jésus est accusé comme criminel contre la sûreté de l'Etat pour s'être prétendu roi. Tout le récit de Jean tourne autour d'un événement prophétique : Jésus a décliné la royauté en ce monde, jusqu'au bout, il a été accusé par les autorités du Temple, puis condamné par l'autorité romaine comme Roi des Juifs, alors qu'ils refusaient de voir en lui un Messie. Par une ruse de l'histoire ou plutôt du Père, l'acte de condamnation portait le bon motif de sa mort : il est crucifié comme Roi des Juifs, ce qu'il est. Aucun pastiche, aucune glose : les paroles authentiques, choisies, parlent sur un autre plan que celui de la procédure. De même la parole de Marie aux serviteurs lors des noces de Cana ("ce qu'il vous dira, faites-le" Jn 2,5) est certainement une citation exacte que Jean tire d'échanges avec eux, parce que la consigne a une portée prophétique remarquable, au-delà des circonstances dans lesquelles elle a été prononcée. D'une façon générale, Jean ne glose que les paroles de Jésus. Et encore pas toutes : les rares réponses de Jésus à Pilate portent la marque d'un témoignage factuel dont l'exactitude paraît très vraisemblable. Le Discours des Adieux est ponctué de questions des Apôtres (Thomas, Philippe, Jude) qui ramènent à la réalité des échanges entre un Jésus profondément troublé et ses Apôtres décontenancés.

Il est possible de croire, toutefois, que Jean insère dans ce discours ces questions authentiques des Apôtres, mais prononcées en d'autres occasions. C'est un procédé midrashique classique de rapprocher des citations prises dans divers passages des Ecritures et il est fort possible que Jean procède ainsi avec les questions des Apôtres. En ce qui concerne le discours lui-même, cela paraît évident. D'une façon générale, on observe que Jean rapporte des paroles de Jésus qui se trouvent dans les synoptiques (cf. infra) mais en change délibérément le contexte, ce qui atteste que, pour les discours qu'il prête à Jésus Jean use très largement de ce procédé midrashique, notamment dans le Discours des Adieux. Celui-ci s'étend sur trois chapitres et récapitule tout l'enseignement de Jésus qui est totalement relu dans la lumière de son amour pour le Père et pour ses disciples, qui est le modèle de l'amour fraternel entre disciples. Ce n'est pas sans raison que, dans la liturgie de l'Eglise latine, est chanté l'hymne Ubi caritas et amor, Deus ibi est. C'est très exactement l'esprit du Discours des Adieux : il récapitule la totalité de la Torah nouvelle qu'il fait jaillir de l'amour du Christ au moment où il se révèle dans sa plénitude.

Pour nous, une glose est un commentaire du témoignage, mais elle n'en fait pas partie. Nous la mettons en marge des textes. Jean l'inclut comme élément du témoignage et ne considère pas qu'elle puisse s'en séparer. Il ne veut pas "tricher" avec le Jésus historique en superposant sa théologie à la réalité historique qu'il voudrait faire passer comme un propagandiste. Non seulement il ne triche pas avec les faits, qu'il relate avec exactitude, mais, pour lui, la glose des paroles de Jésus n'est pas une trahison littéraire ni une fraude historique. Il est le "disciple que Jésus aimait", son disciple le plus proche et le plus intime, celui qui comprend le mieux qui il est. Intéressante opposition, dans l'évangile de l'apparition du ressuscité au bord du Lac de Tibériade, que celle entre le disciple - Jean- qui aime Jésus d'"agapè"et le connaît de l'intérieur, et le disciple - Pierre - qui aime Jésus de "philia" : il témoigne de ce qu'il a entendu et de ce qu'il a compris de la portée christologique des paroles du Christ. C'est le même Esprit qui "vous rappellera tout ce que je vous ai dit" (Jn 14,26) et "vous les enseignera", c'est-à-dire vous en fera comprendre la portée. Jean passe aux travaux pratiques en mystique, pas en historien.

Qui est "le disciple que Jésus aimait"?

Ce disciple le plus proche du coeur de Jésus, qui a percé le mystère de sa personne, selon la tradition la plus ancienne du milieu du 2ème siècle et milieu du 3ème siècle (Marcion, Irénée de Lyon, Clément d'Alexandrie, Origène) ou selon l'interprétation la plus obvie, il s'agit de Jean, fils de Zébédée et frère de Jacques dit "le grand". Cette identification a été contestée au siècle dernier par divers exégètes, à la suite du Père BOISMARD, et la tendance est aujourd'hui de tenir l'évangélste Jean pour un disciple très proche qui n'appartenait pas au groupe des Douze, un jeune homme de classe sacerdotale, un proche du grand prêtre, qui pourrait être l'hôte qui accueillit Jésus et les apôtres pour la dernière Cène. Il aurait été désigné comme "Jean l'Ancien" ou "Jean le Prêtre" (presbutéros pouvant signifier les deux). J'avoue que cette thèse m'a longtemps parue assez convaincante, elle a été très bien popularisée par J. STAUNE et je l'ai moi-même professée. En avançant dans mes réflexion, notamment sur la canonicité des évangiles, je l'ai abandonnée. Je pense plus raisonnable de tenir le disciple bien aimé pour l'apôtre Jean, le fils de Zébédée, même si cette identification n'est pas article de foi. Si j'aborde cette question, c'est parce que la réception de l'évangile de Jean dans le canon des écritures néotestamentaires poserait un sérieux problème si Jean était un disciple caché.

Les arguments contre cette identification ne me paraissent pas probants. Citons-les.

  • Jean fils de Zébédée ne peut pas être l'évangéliste parce qu'un pêcheur du Lac de Tibériade ne pouvait pas avoir la vaste culture sacerdotale dont témoigne l'évangéliste, ni être un proche du grand prêtre, ni être si familier de Jérusalem au point d'en faire le décor de presque tout son évangile. Cet argument ne vaut pas grand chose. Hillel le Grand, grand maître d'une école pharisienne, était corroyeur et galiléen et il siégeait au Grand Sanhédrin. Il est banal qu'un lévite instruit exerce un métier profane hors de Jérusalem quand le service de l'autel ne l'y appelle pas. Et parfois très profane, comme le montre le cas de Matthieu. Zébédée était-il lévite ? Je l'ignore. Jean était présent dans le prétoire lors du procès, ce qui aurait été interdit à un lévite en activité avant la Pâque. Un "lévite dormant" ? peut-être. Mais on retiendra qu'on peut être un Juif très instruit, fréquenter le Temple et ses prêtres, tout en étant pêcheur en Galilée.
  • Jean ne peut pas être un pêcheur qui aurait vendu régulièrement ses poissons à Jérusalem, parce que les fournisseurs méditerranéens étaient plus proches et les voies de transport nettement plus sûres. Ce n'est pas exact : les poissons de la Méditerranée ne sont pas kasher parce qu'ils ne portent pas d'écailles. Le poisson kasher ne peut venir que du Lac de Tibériade.
  • Les synoptiques rapportent des épisodes capitaux dont Jean, fils de Zébédée, a été témoin direct : la Transfiguration, la première résurrection de la fille de Jaïre, l'agonie à Gethsémani. Jean l'évangéliste n'en parle pas. C'est parfaitement normal et on ne peut pas en conclure que Jean l'évangéliste n'y était pas présent. Les épisodes qu'il retrace lui sont le plus souvent propres et se passent à Jérusalem où les synoptiques ne font pas venir Jésus avant la Semaine Sainte. Seuls sont communs avec les synoptiques, pour des raisons que l'on verra, et avec de très notables différences : la guérison du fils du centurion, la première multiplication des pains, la Semaine Sainte (avec les épisodes de l'onction à Béthanie, l'entrée triomphale à Jérusalem, la purification du Temple, la Passion), les premières apparitions de Jésus ressuscité. Et, lorsque Jean évoque l'arrestation de Jésus à Gethsémani, ce n'est pas pour invalider la version des synoptiques, mais pour la compléter. Enfin même si l'on considère que l'évangéliste n'est pas le fils de Zébédée, il reste que c'est un témoin privilégié du dernier repas... et il passe pourtant sous silence l'institution de l'eucharistie ! Une fois de plus, il faut se persuader que les silences des évangélistes sur un fait ne signifient pas nécessairement qu'ils l'ignorent ou qu'ils le négligent, car il leur arrive de ne pas vouloir en parler de propos délibéré. Dans le cas de la Transfiguration ou de l'institution de l'eucharistie, tel est le cas, comme on le verra. L'argument d'un témoignage pleinement exhaustif d'un témoin oculaire n'appartenant pas au groupe des Douze n'est pas convaincant.
  • Jean retient, dans le récit de la Passion, le calendrier officiel du Temple qui amenait à célébrer la Pâque un jour de shabbat. Les synoptiques disent que Jésus a célébré le repas pascal la nuit de Pâque. Je ne nie pas que ce ne soit pas une grande énigme. Mais l'argument n'est pas probant: l'évangile de Jean, sans parler ouvertement du seder de la Pâque le jeudi saint, parsème son récit de références au rituel du seder. Il ne paraît pas gêné par la célébration de la Pâque un jour avant. Le calendrier de l'évangéliste ne serait pas celui des Douze ? Rien de moins évident.
  • Les témoignages patristiques qui distingueraient "Jean l'Ancien" de Jean frère de Jacques ne sont pas probants. Le qualificatif d'"ancien" ou de "presbytre" signifie que l'on exerce un ministère épiscopal. On dirait aujourd'hui "Monseigneur Jean". L'extrait de Papias, invoqué pour défendre la thèse, attribue ce titre à tous les apôtres auxquels sont attribués des écrits évangéliques.  Pierre, dans sa première épître, se qualifie lui-même de "co-presbytre".  "Jean le Presbytre", un disciple de Jésus que Papias distingue apparemment de Jean l'apôtre et qu'il cite après l'obsur Aristion, peut tout-à-fait être un autre disciple que l'évangéliste, un gardien de la tradition des Eglises de Phrygie. Mais ce peut être l'évangéliste lui-même garant de la "parole vivante et durable", donc de la tradition par les Eglises de Phrygie, par opposition aux attestations écrites des "livres saints", qui sont sujettes à caution, en raison du nombre d'écrits sur Jésus dont la valeur canonique est devenue incertaine. La liste des apôtres que donne Papias nous renseigne sur les écrits évangéliques qui circulent parmi les chrétiens, mêlant canoniques et apocryphes. On a un phénomène d'inversion du rapport entre tradition et écriture : l'écrit canonisait la tradition à l'époque apostolique, la tradition canonise l'écrit au siècle suivant.
  • Lors de la Cène, le maître des lieux devait être assis à la droite de Jésus et ce serait la position qu'avait le disciple bien aimé. On ne sait rien de la position à droite ou à gauche du disciple. Surtout rien n'interdit de penser que le maître de maison ne participait pas à ce repas pascal intime qui est réservé à la "haboura", la confrérie restreinte du soir de Pâques. Il suffit de lire Mc 14,14-15 : ni l'hôte ni le lieu ne semblent connus des apôtres.
  • Entre le fils de Zébédée, "fils du tonnerre" (Mt 3,17) qui voudrait que le feu du ciel s'abattît sur un village de Samaritains et qui voudrait une place de choix dans le gouvernement du Royaume et Jean le disciple aimé de Jésus, contemplatif et mystique, on ne voit aucune correspondance de caractère. Cest vrai, mais cela ne prouve rien. Je ne pense pas que la caractérologie nous renseigne beaucoup sur la personnalité des deux Jean, ni que l'on soit très éclairé sur le motif du surnom des deux fils de Zébédée, ni qu'on puisse inférer de ces écarts de conduite de deux frères que Jean de Zébédée ne pouvait pas être le "meilleur élève" du groupe quant à la connaissance de Jésus.

En revanche plaident pour cette identification les arguments suivants

  • Dans les Actes des Apôtres, les apôtres Jean et Pierre sont associés comme dans l'évangile de Jean où ils courent tout deux au tombeau. Luc évoque bien cette course de Pierre au tombeau, mais ne mentionne pas Jean. Pour une raison évidente : comme on l'a vu, Luc n'expose pas ses sources mais il devait tenir ce fait de Jean, comme d'autres récits ou paraboles.
  • Les tenants de la thèse de l'existence de deux Jean font observer à juste titre que le disciple bien aimé est un témoin oculaire. Il est effectivement parmi les tout premiers disciples, et même un des deux premiers. Il est aussi présent lors de l'apparition au Lac de Tibériade. Comment concevoir qu'un disciple aussi ancien et aussi proche soit le seul des 4 premiers disciples (avec André, Simon et Philippe) à ne pas être choisi par Jésus pour être de ses apôtres ?
  • Si l'on admet que les écrits étaient canonisés en fonction de leur réception comme norme de foi dans les Eglises, et non un siècle plus tard, il paraît impossible qu'un témoin oculaire ait pu obtenir cette consécration canonique sans avoir la plus haute valeur testimoniale : celle d'un apôtre. Un obscur inconnu revendiquant d'être le disciple le plus intime de Jésus et s'exprimant par dessus l'autorité des Douze, cela me paraît impossible. Matthieu est un des Douze, Marc écrit pour Pierre, Luc va à la source des témoignages apostoliques et ce Jean, le témoin de tous les instants, l'intime de Jésus, serait le grand inconnu de la nouvelle alliance ? Cela paraît trop ésotérique pour être évangélique.

Cette controverse et la part que j'y prends ici m'auront évité d'en dire davantage sur la personnalité du disciple bien aimé : c'est un fils d'entrepreneur-pécheur fortuné, il est pétri d'une vaste culture sacerdotale, il a été un jeune disciple du Baptiste, il a ses entrées dans l'artistocratie de Jérusalem, tant chez le Pharisien Nicodème que chez Caïphe, peut-être comme agent de son père, fournisseur officiel de poisson kasher des cohanim. Il paraît être resté proche de Jacques frère du Seigneur tant qu'il était à Jérusalem, car Paul le cite parmi les trois apôtres "colonnes de l'Eglise" rencontrés à Jérusalem après sa conversion. Il aurait quitté Jérusalem au moment de l'insurrection armée contre Rome pour s'établir à Ephèse où sont rédigées les épîtres. Il aurait été exilé à Patmos sous Domitien et il y aurait écrit l'Apocalypse. Cette attribution à l'évangéliste de ce livre est discutée, mais je n'entrerai pas dans ce débat qui nous éloigne de l'objet de cette étude. Jean serait mort vers l'an 100 à Ephèse, chargé d'ans. Irénée fait de son maître Polycarpe un disciple du disciple bien aimé dans sa vieillesse. Car cela a été montré par Lightfoot au 19ème siècle : Jean a organisé une véritable école d'évêques et de scribes disséminés autour d'Ephèse qui ont dû participer à la rédaction de l'évangile, au moins dans ses parties les plus récentes. Sans doute cette école johannique avait-elle été déjà fondée à Jérusalem et a rédigé pour son compte l'évangile dans sa première version.

Jean et les synoptiques

Quel cas Jean fait-il des synoptiques dans un livre qui se démarque tant d'eux ?

  • D'abord il cite, plus ou moins directement, certaines sentences de Jésus, que l'on trouve surtout en Matthieu, tant Matthieu A était tenu pour le corpus de référence des logia de Jésus.
    • Jean Baptiste se dit la "voix qui crie dans le désert..' (1,23). Celui qui doit lui succéder ne baptisera pas dans l'eau (1,26) mais dans l'Esprit Saint (1,34)  il n'est "pas digne ("axios", digne, au lieu "d'ikanos", adapté, idoine) de délier la courroie de son soulier" (au lieu de "sandale") (1,27) et il atteste avoir "vu l'Esprit descendre comme une colombe et s'arrêter" sur Jésus 1,33)
    • Jésus a bien dit : "détruisez ce sanctuaire et en trois jours je le relèverai" (2, 19), parole que Matthieu met dans la bouche de "faux témoins" cités par ses accusateurs (Mt 26,61). Intéressant : ce passage paraît bien de Matthieu B, pas de Matthieu A.
    • La parole que Jean met dans la bouche de Nicodème ("Nous savons que, comme maître, tu es venu de Dieu.") est proche de celle que Matthieu attribue aux Pharisiens : "Maître, nous savons que tu es vrai et que tu enseignes la voie de Dieu  en vérité" (Mt 22,16)
    • En Matthieu, Jésus répond aux disciples de Jean qui l'interrogent sur le jeûne : "les amis de l'époux peuvent-ils s'affliger quand l'époux est avec eux ?" (Mt 9, 15). Chez Jean, c'est le Baptiste qui répond : "Celui qui a l'épouse, c'est l'époux; Mais l'ami de l'époux, qui se tient à son écoute, se réjouit immensément à la voix de l'époux." (Jn 3,29).
    • "Jésus témoigna : un prophète n'a pas d'estime dans sa propre patrie" (4,44) reprend Mt 13,57, Mc 6,4 et Lc 4,24.
    • Dans l'épisode de la guérison du paralytique au bord de la piscine de Bethzata, Jean reprend, à peine modifiée, la formule que les trois synoptiques citent (Jn 5,8 ; Mt 9, ; Mc 2,11 ; Lc 5,24) lors de la guérison, différente, du paralytique de Capharanaüm : "Lève-toi, prends ton grabat et marche."
    • En Jean 5, 23, il est écrit : "... afin que tous honorent le Fils tout comme ils honorent le Père. Celui qui n'honore pas le Fils n'honore pas le Père qui l'a envoyé." C'est à rapprocher du logion énoncé par Matthieu (Mt 10,40) par Luc (Lc 10,16) : "celui qui vous écoute m'écoute et celui qui vous rejette me rejette ; et celui qui me rejette rejette celui qui m'a envoyé".
    • Les "Juifs" disent de Jésus (Jn 6,42) : "Celui-ci n'est-il pas le fils de Joseph, dont nous connaissons le père et la mère ?". Chez Luc, ce sont les habitants de Nazareth qui disent : ""N'est-ce pas le fils de Joseph ?" (Lc 4,22), lequel résume Marc (Mc 6,3) : "Celui-là n'est-il pas le charpentier, le fils de Marie, le frère de Jacques, de Joset, de Jude et de Simon ?"
    • En Jean 6, 69, Jean met dans la bouche de Pierre cette profession de foi : "Et nous avons cru et reconnu que tu es le Christ, le Fils de Dieu." Elle semble citer Matthieu, également après la multiplication des pains : "Ceux qui étaient dans la barque vinrent se prosterner devant lui en disant : "Vraiment tu es Fils de Dieu." mais aussi la profession de foi de Pierre en Matthieu : "Tu es le Christ, le fils du Dieu vivant !" (Mt 16,16).
    • En Matthieu 11, 27 se trouve  cette parole de Jésus, reprise par Luc : "Tout m'a été remis par mon Père, et personne ne connaît le Fils sinon le Père et ne connaît le Père sinon le Fils et celui à qui le Fils aura décidé de le révéler." Chez Jean, elle n'est pas citée, mais il y est fait allusion quand Jésus "crie" (sic) dans une invective à des habitants de Jérusalem : "Moi, vous savez qui je suis et d'où je suis ? Je ne suis pas venu de moi-même ; mais celui qui m'a envoyé est véridique, et vous ne le connaissez pas. Moi je le connais, car je viens de lui et c'est lui qui m'a envoyé" (Jn 7, 28-29).
    • En Jean 9, 39, on trouve cette sentence : "Je suis venu dans le monde pour un jugement pour que ceux qui ne voient pas voient et ceux qui voient deviennent aveugles." On entend comme en écho la parole de Jésus en Matthieu 13,15-16 citant Isaïe : "Le coeur de ce peuple s'est épaissi : ils se sont bouché les oreilles, ils ont fermé leurs yeux de peur que leurs yeux ne voient... Quant à vous, heureux vos yeux parce qu'ils voient."
    • "Qui aime sa vie la perd, qui hait sa vie en ce monde la garde pour une vie éternelle." (Jn 12,25) : cet aphorisme reprend celui que l'on trouve dans le Discours Apostolique de Matthieu : "Qui trouve sa vie la perdra, et qui perd sa vie à cause de moi la trouvera." (Mt 10,39). On la trouve aussi chez Luc : "Qui aura cherché à sauver sa vie la perdra et qui l'aura perdue l'engendrera" (Lc 17,33)
    • Le Christ exprime son angoisse à l'approche de son Heure : "Mon âme est bouleversée. Et que dirai-je ? Père, sauve-moi de cette heure ? Mais c'est à cause cela que je suis venu : pour cette heure ! Père, glorifie ton nom !" (Jn 12,27-28) C'est une référence évidente à la prière du Christ à Gethsémani, avant l'arrestation, que l'on trouve dans les trois synoptiques.
    • "Amen, amen, je vous le dis : l'esclave n'est pas plus grand que son maître, ni l'apôtre plus grand que celui qui l'a envoyé" dit Jésus en Jean 13,16 à propos de l'attitude de service attendue des apôtres. C'est une citation quasi-littérale de Mt 10,24. Elle est énoncée à nouveau en Jean 15,20 à propos de la persécution des disciples, comme chez Matthieu. Mais elle sert à introduire le propos qui va plus loin : "Je ne vous appelle plus serviteurs (le terme est le même : "esclave") mais mes amis" (Jn 15,15)
    • "Croyez en Dieu, croyez aussi en moi" (Jn 14,1) : la phrase fait écho à Marc qui, dans l'épisode du figuier desséché, fait dire à Jésus, en réponse aux disciples stupéfaits de voir le figuier maudit devenu tout sec : ""Ayez foi en Dieu !".
    • En Marc, 11,26 se trouve cette parole : "Tout ce que vous demanderez en priant, croyez que vous le recevez et il sera à vous." Dans un langage un peu plus élégant, on la retrouve chez Matthieu (Mt21,22) En Jean on la retrouve un peu transformée : "Ce que vous aurez demandé en mon nom, je le ferai." (Jn 14,14).
    • Enfin, de façon extrêmement surprenante, au milieu du Discours des Adieux, à un endroit complètement déplacé, ces mots que Matthieu et Marc emploient alors que l'arrestation est imminente à Gesthsémani : "Egeïresthé ! Agômèn !" "Levez-vous ! avançons !" Jean ajoute juste "d'ici". Cette citation en plein Discours des Adieux est extrêmement mystérieuse. Elle fait penser qu'elle venait en conclusion du discours et qu'une extension lui a ensuite été donnée. Mais cela n'explique pas qu'elle ait été conservée. Je n'ai pas de réponse à cette énigme.
    • L'image du sarment qui, coupée du cep, se dessèche et est jeté au feu (Jn 15,6) se retrouve dans la prédication de Jean (3,10) et dans la parabole du bon grain et de l'ivraie (Mt 13,40).
    • "Ce n'est pas vous qui m'avez choisi, c'est moi qui vous ai choisis et vous ai établis. " (Jn 15,16) : cette phrase renvoie directement à Marc 3,13-14 : "il appela ceux que lui-même voulait, ils vinrent auprès de lui et il en établit douze pour être avec lui..."
    • "Ils m'ont persécuté, vous aussi ils vous persécuteront... tout cela ils le feront contre vous à cause de mon nom, parce qu'ils ne connaissent pas celui qui m'a envoyé." (Jn 15,20-21) : ce passage est à rapprocher de Marc 13,13 : "Vous serez haïs de tous, à cause de mon nom." On le retrouve à l'identique chez Matthieu (Mt 10,22) et Luc (21, 17). Ce passage est suivi, dans les trois synoptiques de l'assurance de l'Esprit qui donnera aux disciples, pour leur défense, un langage auquel personne ne pourra répondre. Chez Jean, ce passage où Jésus annonce les persécutions à venir est suivi de l'annonce de la venue du Paraclet, le défenseur avec cette conclusion : "mais vous aussi vous témoignerez, parce que vous êtes avec moi depuis le commencement." (Jn 15,27). L'annonce de la joie promise aux disciples est comme un commentaire de la dernière béatitude du Sermon sur la Montagne.
    • "Demandez et vous recevrez pour que votre joie soit complète." (Jn 16,16) : ce passage cite Matthieu (Mt 7,7), lui-même repris par Luc (Lc 11,9) et toute la suite en est le commentaire, puisé dans l'amour de Jésus pour les siens.
    • "Je ne Te demande pas de les retirer du monde, mais de les préserver du mal (ou du Malin)" (Jn 17,15) : la Prière Sacerdotale de Jésus cite de loin le Notre Père, et, à y regarder de près, elle y renvoie en permanence et en paraît le commentaire appliqué aux disciples : "Père... Glorifie ton Fils afin qu'il Te glorifie, selon l'autorité que tu lui as donnée sur toute chair... Je t'ai glorifié sur la terre, j'ai accompli l'oeuvre que tu m'as donné à faire... J'ai fait connaître Ton Nom aux hommes que Tu m'as donnés... J'ai gardé ceux que Tu m'as donnés... "

Ce florilège de références johanniques aux synoptiques, et particulièrement au premier Matthieu, manifeste combien l'évangile de Jean reprend et les réinterprète à la lumière de sa christologie qui est celle du disciple qui estime avoir le plus aimé en vérité Jésus et le mieux compris qui il était, d'où procédait sa messianité, quelle était sa souveraineté. Il procède comme Matthieu : il cite, il glose, il énonce de vastes midrashim dont les événements rapportés servent de support, voire de prétextes. On a parlé de mises en scène symboliques et j'ai récusé le terme. En revanche on peut parler d'une remise en mots des paroles du Christ qui sont des flots midrashiques qui envahissent le récit. La différence avec Matthieu est la grande précision des détails prophétiques du récit.

  • Jean fait allusion à des scènes qui se trouvent dans les synoptiques. Ainsi la pêche miraculeuse chez Jean (Jn 20) est une référence évidente à l'épisode que Luc est le seul à rapporter au début de la prédication galiléenne. De même il n'évoque pas directement le baptême de Jésus et ne parle pas de la voix venant du Ciel attestant que Jésus est l'Elu. Mais il fait référence à cette théophanie présente dans les trois synoptiques lorsqu'il rapporte que, lors de l'échange avec "les Grecs" (les Juifs hellénisés), une voix se fait entendre comme un bruit de tonnerre, disant : "Je l'ai glorifié et je le glorifierai encore."
  • Ensuite Jean reprend quelques épisodes narrés par les synoptiques. Citons-les : le baptême de Jésus (raconté par le Baptiste chez lui), la purification du Temple, la guérison du fils du "basilikos", dont certains ont pensé qu'il était un épisode distinct de la guérison du "garçon" du centurion de Capharnaüm, la première multiplication des pains, l'onction à Béthanie et l'entrée messianique à Jérusalem, la Passion, le tombeau vide et les apparitions du ressuscité. Pourquoi ce choix ? Deux raisons peuvent se croiser
    • Par souci de correction historique donc prophétique : Jean veut confirmer  certains témoignages sur lesquels l'un ou l'autre a fait l'impasse ou corriger les approximations de tel ou tel.
      • La purification du Temple est replacée au tout début de la vie publique de Jésus : Jésus a posé un acte messianique fort dès le début de sa vie publique et a bien prononcé la phrase que Matthieu met dans la bouche des faux témoins le soir de la Passion. Jean corrige Marc, et les autres synoptiques à sa suite, qui fait commencer le ministère de Jésus à la prédication en Galilée. Pas du tout, semble répondre Jean : Jésus s’est manifesté comme messie annoncé par Jean avant de lui succéder comme grand prédicateur de l’avènement du Royaume en Galilée. On voit ici que derrière la correction forte apportée au narratif de Marc point le théologien : Jésus a posé des actes messianiques avant l’arrestation du Baptiste et avant qu’il prenne son relais comme prédicateur du Royaume.
      • Contre Luc, Jésus apporte sa caution à Marc et Matthieu, en corrigeant leur chronologie : il y a bien eu onction à Béthanie, la pécheresse était Marie, soeur de Lazare, elle a eu lieu la veille de l'entrée à Jérusalem, elle a bien conditionné la trahison de Judas et elle annonçait la mort de Jésus. Comme je l'ai exposé, il est vraisemblable que Jean s'estime libre de lever le secret qui pesait sur la famille de Lazare au moment où il écrit et il la met au premier plan de son récit.
      • Toujours contre Luc : oui, on a bien vu Jésus marcher sur les eaux la nuit qui a suivi la première multiplication des pains.
      • Contre Marc, qui ne retient pas l'épisode de la guérison du "garçon" du centurion de Capharnaüm. Il devait se trouver en Matthieu A, puisque Luc le reprend. Mais il corrige Matthieu et Luc : non,  la rencontre entre le centurion et Jésus n'a pas eu lieu à Capharnaüm mais à Cana, avant la prédication du Royaume en Galilée, le centurion était un "basilikos", qu'on pourrait traduire par un "impérial" (Hérode Antipas n'a pas le titre royal) et Jean évoque l'événement sans en tirer autant d'enseignement que Matthieu et Luc.
      • Luc place le dernier repas de Jésus « le jour des Azymes où il fallait immoler la Pâque » donc le 14 nisan. C’est une approximation de date que Jean corrige : Jésus est mort le jour de la Parascève, ce jour où tout levain doit avoir disparu des maisons et où, avant la tombée du jour, on immole la Pâque, donc le 14 nisan. Le dernier repas a commencé le jour précédent,13 nisan au soir, et s’est prolongé la nuit du 14. Chez les Juifs, la journée commence à la nuit tombée. Ainsi, quand Jean signale, au départ de Judas du repas que « c’était la nuit », certes il veut montrer que le jour des ténèbres a commencé, mais il vaut aussi signaler que la Passion commence le 14 nisan. C’est sitôt après le départ de Judas que Jésus annonce sa Pâque : « maintenant le Fils de l’Homme a été glorifié et Dieu a été glorifié en lui. » (Jn 13,31).
      • Son récit de la Passion laisse aux synoptiques la vision d’ensemble de l’interrogatoire devant la commission ad hoc du Sanhédrin puis du procès devant Pilate. Il s’attache à ce qui paraît un détail mais est le véritable fil rouge de sa version, en raison de sa haute valeur théologique : comment Jesus est-il crucifié comme le Messie d’Israël sans jamais avoir usurpé ni avoué une quelconque royauté en ce monde ? Comment les incroyants juifs et païens ont été amenés à confesser Jésus comme le Christ sans y croire ?
      • Les apparitions à Marie-Madeleine ne se sont pas passées exactement comme les synoptiques les racontent, à partir du premier récit matthéen autour duquel ils ont apporté leurs variations. Il se rapproche du témoignage de Luc (qu'il a très vraisemblablement informé précédemment)  mais il le corrige en cédant - fait unique - sa place de témoin à Marie Madeleine. Elle a vu le tombeau vide (avec ses compagnes, mais ces compagnes ne l’intéressent pas parce qu’il porte le témoignage personnel de Marie), elle a couru alerter les Onze dans un état de panique, elle a accompagné Pierre et Jean au tombeau, elle y est restée après leur départ, elle a vu deux anges qui lui demandent pourquoi elle pleure, elle répond, elle se retourne et voit Jésus debout qu'elle ne reconnaît pas, Jésus reprend la question des anges, Marie le supplie de lui rendre le corps du supplicié, il se révèle, elle le reconnaît, elle tombe à ses pieds, Jésus lui donne sa commission aux Onze, elle va porter l'annonce aux disciples. Il laisse alors Luc parler et il le complète lors de l’apparition aux Onze (puis à Thomas). A la fin de son évangile, il sauve le témoignage de Matthieu, le moins précis et le plus exagérément galiléen ; Luc l'avait contredit formellement en supprimant toute référence à la Galilée ; Jean corrige : ce n'est pas faux, Jésus est bien apparu aux disciples en Galilée, où ils étaient retournés pour leurs affaires.
      • Jean reprend le récit de Luc de la course de Pierre au tombeau dont il était l'inspirateur. Mais il le complète : il en était le témoin et, étant entré dans le tombeau après Pierre, qui est bien identifié le premier des Douze, il vit les linges : "il vit et il crut".
    • Par choix théologique. Le récit de Jean est construit comme une mystagogie extrêmement organisée. Ainsi pour le récit de la multiplication des pains. Jean choisit de donner sa propre version de cet épisode qu'il place juste avant la seconde Pâque, donc en plein milieu de son récit, et elle donne lieu au discours sur le Pain de Vie, qui est une catéchèse eucharistique autour du mystère de l'alliance célébré lors de l'eucharistie : le corps vraie nourriture et le sang vraie boisson. En revanche il n'évoque pas l'institution de l'eucharistie lors de la dernière Cène. Cette substitution du discours du Pain de Vie à l’institution du repas du Seigneur est intentionnelle. Pourquoi ? Quelle est l'intention ? Je livre ici mon hypothèse. Jean garde le silence sur le culte sacré qu’il nimbe d’un halo midrashique, comme la présence de Dieu est nimbée par la nuée de la Shekinah. Jean a été formé à rendre culte à Dieu devant le sanctuaire de Sa présence et il sait que le culte du Temple nouveau, il est accompli et célébré par Jésus dans le sanctuaire de son corps. Nous ne devons pas négliger cette caractéristique de l’évangile de Jean : son œuvre est mystagogique et son auteur s'incline devant le mystère en acte autour duquel il glose le sens du sacrifice. Elle n’est pas ésotérique en cela qu’elle ne dissimule pas le trésor du mystère sous le secret des symboles, mais elle initie aux mystères qu'elle laisse voilés. Ils sont plus que des symboles : ils réalisent ce qu’ils signifient. Jean dissimule systématiquement le sacré. Pourquoi ? parce que précisément il est totalement sacré et qu'il faut se déchausser, se taire, baisser les yeux et se prosterner devant la présence de Dieu. La gloire de Jésus est omniprésente, mais sa manifestation lors de la Transfiguration est tue. On ne dévoile pas ce qui se passe derrière le voile du Temple dans le Saint des Saints. La théophanie et le culte du Dieu vivant et rendu présent appellent la crainte de Dieu. Dans une société irréligieuse comme la nôtre, une règle de grammaire basique du langage religieuxnous échappe totalement, à savoir que devant la présence de Dieu que manifeste le culte, on se voile la face et on se prosterne. Mais Jean, tournant comme en procession de louange autour de l’espace sacré et du rite sacré, y conduit sans lever le voile. Pas une fois Jean ne parle du rite baptismal, pas même pour évoquer le baptême de Jésus, et pourtant son évangile est incontestablement initiation à la foi baptismale. Il en parle beaucoup, mais indirectement, de l'eau du baptême... Dans le même esprit il jette un voile religieux sur le rite de l’eucharistie et ce voile, c’est le discours des adieux qui en délivre tout le sens d'accomplissement de la Passion. Elle commence bien par ce repas qui est comme la percée de l’éternité de la Pâque du Seigneur dans le temps présent : l’offrande au Père, le service des frères jusqu’au don total de soi, la communion entre les frères comme manifestation de l’amour mutuel du Père et du Fils. Cette mystagogie eucharistique est introduite, comme dans un porche d’entrée, lors de la Pâque précédente, par le Discours du Pain de Vie dont le réalisme est choquant, délibéré et assumé. A la question indignée de l’auditoire : « Comment celui-ci peut-il nous donner son corps à manger ? » (Jn 6,52), Jésus répond en poussant la provocation jusqu’au bout : « Car mon corps est vraiment nourriture et mon sang boisson. » (Jn 6, 55). Ce discours dialogué, (comme le Discours des Adieux, au demeurant), Jean le rapporte au moment de l’année liturgique, avant la Pâque, où l’on lisait dans les synagogues lectures don de la manne au peuple hébreu dans le désert. Mais, lors de la Pâque du Seigneur, il faut donner le sens de l'offrande du pain et du vin, mais se taire devant elle, car elle est l'alliance nouvelle et éternelle, elle est don du vivant éternel.

  • L’un des points sur lesquels Jean se démarque franchement des synoptiques, et très intentionnellement, est sa chronologie de la Semaine Sainte. Elle a donné lieu à de très nombreuses explications exégétiques différentes. Il est vrai que la question est très embarrassante. Elle est à vrai dire double. 1) Pourquoi les synoptiques font-ils explicitement de la Cène un repas pascal, qui a lieu « le premier jour des pains sans levain, où l'on immolait la Pâque » (Mc 14,12), donc le 14 du mois hébraïque de Nisan, alors que Jean affirme catégoriquement que Jésus a été crucifié le jour de la Parascève (préparation) et qu’il a expiré au moment où commençait l’abattage des agneaux pour la fête, la veille donc de la Pâque qui, cette année-là, tombait un jour de shabbat ? 2) Pourquoi Marc place-t-il l’onction à Béthanie deux jours avant la Pâque, tandis que Jean la place 6 jours avant, la veille de l’entrée messianique à Jérusalem ? Reprenons.
    • Repas pascal ou pas ? Jean nous plonge dans une grande perplexité par ses précisions chronologiques. D’un coté la scène qu’il décrit est bien celle d’un seder pascal dont elle évoque bien le rituel initial (ainsi lorsque Jésus tend une bouchée à Judas), d’un autre côté il nous assure bien que Jésus est mort la veille de la Pâque. Les synoptiques nous troublent aussi : pour eux, le repas est bien un seder pascal, ce qui signifierait que Jésus serait mort le jour de Pâque et non de Parascève. C'est un premier problème. Il est assorit d'un second : le repas pascal est célébré sans agneau pascal, autour du pain et du vin, comme chez les Juifs de la Diaspora, où le pain de l’esclavage se substituait à l’agneau immolé au Temple. Je ne peux pas trancher cette épineuse question de façon certaine et péremptoire. On a invoqué que les synoptiques se calaient sur un autre calendrier officiel du Temple, celui que retient Jean. Il est très possible que les Esséniens, dans leur opposition à l’establishment du Temple, se conformaient à un calendrier différent et dissident. En effet Le Livre des Jubilés, qui figurait dans la bibliothèque de Qumran, adoptait un calendrier solaire et non lunaire qui faisait tomber la Pâque à un autre moment. Or il est probable que ni Jean Baptiste ni Jésus n'étaient totalement imperméables au courant essénien et que certains de ses disciples en étaient marqués. Mais je ne suis pas convaincu par cette hypothèse. D’une part il n’est pas prouvé que les Esséniens se conformaient au calendrier du Livre des Jubilés, quelque intérêt théologique qu'ils pouvaient trouver à ce livre, comme beaucoup d'autres Juifs. D’autre part Luc et Jean présentent Jésus comme un Juif observant, contestataire certes, mais nullement un dissident ; et Matthieu lui attribue cette parole : "les scribes et les Pharisiens sont assis sur la chaire de Moïse. Tout ce qu'ils vous disent, faites-le donc et observez-le."(Mt 23,2-3). Enfin le calendrier du Livre des Jubilés obligerait à avancer la dernière scène au mardi soir, alors que les évangiles, Paul et toute la tradition assurent que Jésus a célébré la Cène "la nuit qu'il fut livré" et que cette nuit précède immédiatement son supplice. Autre hypothèse : une jurisprudence aurait pu exister autorisant les Galiléens comme les Juifs de la Diaspora présents à Jérusalem à pratiquer le privilège qui s'appliquait à eux du yom tov sheni shel gayoulot (le 2ème jour férié où l'on réitérait le repas pascal dans la Diaspora) non pas le lendemain de la Pâque, mais la veille, auquel cas aurait été substitué l'offrande du pain et du vin, à la consommation de l'agneau pascal, puisque telle était la pratique pour le seder pascal dans la Diaspora - pratique qui s'est ensuite généralisée après la destruction du Temple. Mais cette pratique n'est pas documentée dans la Mishnah et reste une supputation, plausible, mais très incertaine, et le droit qui aurait été reconnu aux Galiléens de s'y conformer n'est pas attesté. L'énigme n'a pas trouvé de solution certaine. Il reste que Jeanne désavoue pas les synoptiques sur le caractère pascal du repas du jeudi soir, en dépit d'allégations à l'emporte-pièce de certains, mais il précise bien que Jésus est mort la veille de Pessah et non ce jour-même.
    • Onction à Béthanie le shabbat veille de l'entrée à Jérusalem (Jn  ou l'avant-veille de la Pâque, donc le mercredi si l'on considère que la Parascève tombait le vendredi, ou le mardi si l'on retient que la Pâque était le vendredi (Mc 14,1-9) ? C'est mal lire Marc : cette indication - "deux jours avant la fête de la Pâque et des pains sans levain" - se rapporte à la trahison de Judas, dont la cause directe est l'onction à Béthanie qui est évoquée, selon une exposition en inclusion qu'on retrouve ailleurs chez Marc, au coeur du récit de la trahison. Donc Jean précise Marc : onction à Béthanie le shabbat, entrée à Jérusalem le lendemain et négociation entre Judas et les chefs des prêtres le mardi.

Pour conclure sur ce rapport entre les synoptiques et le "contre-synoptique", il apparaît que Jean voulait être un complément indispensable aux synoptiques et il est tellement bien parvenu à cette fin qu'une lecture des synoptiques sans la profondeur mystique et théologique du regard de Jean sur le Fils incarné affadit leur interprétation. Pour comprendre le projet de Jean, il faut revenir à la "nécessité canonique" de son évangile. Il invite à un "jugement", un discernement, entre vrais croyants et vrais disciples et ceux qui sont des faux croyants : les chrétiens ésotéristes qui disent suivre Jésus, dont la "figure" les séduit, mais ne croient pas que le Fils est Dieu venu dans la chair (cf la première épître de Jean : c'est, pour lui, le critère suprême), les judéo-chrétiens qui, comme les "frères de Jésus" (Jn 7,5), attendent la revanche de Dieu par son Messie sur les nations et ne voient pas comment Jésus a "vaincu le monde", ceux qui ne sont pas entrés dans l'intimité du coeur et du mystère de Jésus et n'ont pas posé leur tête sur son coeur. En bref, ceux qui ne lui ont pas fait le don d'eux-mêmes dans un acte de foi sans réserve.

 

Créez votre propre site internet avec Webador